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Chapitre 1
De quel modèle s’agit-il?
De tout temps, les sociétés ont été marquées et façonnées par les effets de
l'ingéniosité humaine : cette force sans limites qui engendre des inventions,
mais aussi des problèmes et des conflits que les générations précédentes ne
pouvaient même pas concevoir.
À cette époque, les habitants de la Terre cherchaient à étendre leurs frontières
au-delà des limites ancestrales que constituait la surface du globe. Ils
parcouraient le système solaire afin d'y développer les planètes les plus
rapprochées.
On avait établi sur la planète Mars une minuscule colonie d'hommes et de
machines, travaillant sans relâche dans le but d’établir les bases d'une future
cité.
À preuve de cette ingéniosité humaine sans borne, on pouvait trouver sur Mars
toutes sortes de gadgets compliqués et amusants. Bien sûr, la plupart de ces
machines étaient conçues pour simplifier la vie. Cependant, il existait parfois
des exceptions...
* * *
À cette époque, je ne travaillais sur Mars que depuis quelques mois. Pourtant,
je m'étais déjà habitué aux étranges coutumes locales.
Comme j'étais sous la douche, je ne pouvais pas me douter qu'une navette de
livraison approchait du spatioport du pâté d'habitations dont faisait partie mon
appartement.
* * *
Dans le salon de l'appartement, le moniteur encastré dans le mur donnant sur
l’entrée déclara :
- Orage magnétique à dix-neuf heures vingt... Un camionef de livraison s'est
amarré à ton spatioport. Identification positive, Thomas le conduit.
Après que le camionef se fut immobilisé et que la porte étanche du spatioport se
fut complètement refermée, l'ordinateur local restaura la pression d'air
ambiante sur le quai, ce qui déverrouilla automatiquement les portières de la
navette. Thomas en ouvrit une et descendit.
« Une autre livraison pour ce type, pensa-t-il. C'est la troisième en moins de
deux mois. Ce gars doit être complètement timbré. Je me demande bien ce qu'il en
fait... »
Il se rendit derrière la navette. Détectant sa présence, la porte coulissante
glissa en exposant un transbordeur miniature placé sous une boîte de carton. La
boîte dépassait Thomas d'une bonne tête. Ce dernier s’installa aux commandes et
le transbordeur se mit en route vers les appartements.
- Bonjour, cher Monsieur Thomas! lui lança sur un ton solennel la Porte
informatique de l'appartement, lorsqu'il émergea du couloir venant de
l'élévateur.
- Bonjour Porte, répondit Thomas sans surprise. Tu te souviens de moi?
- Bien sûr que je me souviens de toi. C'est très facile étant donné que depuis
ta dernière visite, il n'y a eu que deux autres visiteurs, alors que ma banque
mémorielle peut contenir environ quatre quadrillions de noms, chacun associé à
un visage, un code d'identification, un minuscule curriculum vitae et quelques
traits de personnalité de leur propriétaire. D'ailleurs, ajouta la Porte, s'il y
avait eu quatre quadrillions un visiteurs, j'aurais sûrement choisi d'en oublier
un autre que toi...
Cette fois Thomas commençait à trouver que la Porte était vraiment trop
flatteuse. Cela lui sembla suspect.
« Cette Porte, pensa-t-il, possède une jolie voix féminine. Mais, elle a
tendance à en mettre un peu trop lorsqu'elle a une idée en tête... Ou plutôt une
idée dans les charnières. »
- C'est une livraison pour monsieur Daniel Trame, annonça Thomas poliment.
Est-ce que je peux entrer?
- Hum! Eh bien, Daniel est sous la douche en ce moment. Mais je l'ai averti de
ta visite et il va être prêt bientôt. Et... ajouta la Porte d'une voix
langoureuse, est-ce que je peux le voir en attendant?
- Bien sûr que non! rétorqua Thomas. Je ne dois pas ouvrir l'emballage avant la
livraison. Sinon le client pourrait refuser la marchandise pour cette seule
raison.
- Allez, continua-t-elle, insistante? Juste le haut, s'il te plaît.
- Non, fit Thomas catégorique. Je ne peux pas.
La Porte prit un ton froid et distant.
- Thomas, conformément à la règle 324.7.31, « La Porte informatique est
responsable de la sécurité du local dont elle contrôle l'accès. » Comme il est
manifeste que tu as déjà ouvert cette boîte avant de te présenter ici, j'insiste
pour en vérifier le contenu, avant d'autoriser ton accès.
- Mais ce n'est pas vrai! Ce n'est pas moi qui l'ai ouverte. Et qu'est-ce que
c'est que cette espèce de Porte de merde qui pose toutes sortes de conditions?
Tu ferais mieux de t'ouvrir, sinon je vais te faire reprogrammer. Saloperie!
* * *
Je sortis de la salle de bain. J'étais nu, tout mouillé et je me frottais la
tête avec une serviette. Je remarquai un visiteur sur l'écran du moniteur.
- Qui est-ce? demandai-je à la Porte.
- On te livre ta commande, dit la Porte. Mais le livreur refuse que je vérifie
la marchandise.
- Ça ne fait rien, répondis-je. Fais-le entrer.
- Tant pis! fit la Porte.
Et la Porte s'ouvrit brusquement. Je n'avais que ma serviette pour me couvrir.
Je la plaçai immédiatement à l'endroit stratégique. Le transbordeur, guidé par
Thomas, traversa la Porte et s'arrêta en plein milieu du salon.
- Ah! C'est vous, déclarai-je en reconnaissant Thomas. Désolé, je ne savais pas
que vous attendiez dehors. Je viens juste de vous apercevoir sur le moniteur.
- Ce n'est pas exactement ce que m'a raconté votre Porte, répondit-il sèchement
en jetant un regard glacial derrière lui. Mais ça ne fait rien, Monsieur Trame.
Voici votre commande. Je vous demanderais de bien vouloir l'inspecter tout de
suite et de signer le bordereau de livraison.
- C'est bien un modèle C n'est-ce pas? demandai-je. J'ai bien spécifié au
représentant que, cette fois, je voulais le dernier modèle.
- Avez-vous eu un problème avec les autres?
- Euh... ils n'étaient pas vraiment adéquats, lui dis-je en bafouillant un peu.
En fait, pour tout vous dire, ils n'étaient plus fonctionnels. Voilà!
J'étais un peu embarrassé. J'hésitais entre le désir de m'expliquer devant ce
type ou bien la crainte de le laisser me prendre pour un parfait taré. Et
chacune de ces deux possibilités me déplaisait également. Je crois que le
livreur comprit mon embarras, car il me facilita la tâche en parlant de ses
propres machines.
- Vous savez, me dit-il. J'ai un modèle B, juste comme celui que je vous ai
amené voilà deux semaines. Et il ne sera plus fonctionnel bientôt.
- Et ça fait longtemps que vous l'avez? demandai-je innocemment.
- Un peu plus que vous... Deux ou trois ans seulement. C'est tout. Mais vous
savez, ils ne conviennent pas à n'importe qui. Et puis, si vous avez les
moyens...
Cette fois, j'étais vraiment troublé. Son modèle B avait duré deux ou trois ans,
peut être plus. Alors que j'étais venu à bout du mien en moins de deux semaines.
Il faut dire que j'y étais allé un peu fort avec lui. Mais après tout, ils sont
faits pour ça! Non?
- Vous savez, lui dis-je comme pour me racheter, c'était mon premier modèle B et
je ne savais pas vraiment si on pouvait le frapper très fort sur le nez.
Regardez…
Du bout du doigt, j'ouvris la porte du placard à balais. Quelque chose qui avait
une forme vaguement humaine gisait là. J'y avais laissé mon mécanoïde hors
d'usage.
Il faut expliquer que sur Mars, à cette période, les humains en poste — des
hommes uniquement — n'avaient que peu d’activités pour se distraire. La plupart
du temps, ils ne se voyaient que sur des écrans de terminal et uniquement durant
les heures de travail. Il n'y avait aucune femme. Et même s'il y en avait eu, le
coût du kérosène était tellement prohibitif, qu'il aurait été trop onéreux de se
déplacer en spationef juste pour visiter une collègue ou une amie.
Par conséquent, on ressentait souvent une grande frustration qui se traduisait
par des comportements pour le moins bizarres. Par exemple, on pouvait s'acheter
un mécanoïde et, lorsque la situation tournait au vinaigre, on pouvait
l’invectiver et même, dans certains cas rarissimes, le bousculer un peu
permettant ainsi au stress accumulé de s’échapper afin de favoriser une plus
grande harmonie avec les autres colons humains.
Thomas s'approcha pour examiner le visage de mon mécanoïde.
- Pourtant, il avait bien un nez lorsque je vous l'ai livré, n'est-ce pas?
- Heu... Oui! bafouillai-je. Je crois bien qu'il en avait un. Mais vous savez,
ce modèle me mettait en boule. Il avait un don pour toujours dire des
stupidités. De plus, il s'attendait à ce qu'on rie toujours de ses farces
idiotes. J'ai vraiment suivi à la lettre les instructions que vous aviez
fournies. Chaque fois qu'il ouvrait la bouche, je lui ramenais un bon coup sur
le nez pour qu'il se la ferme. D'habitude, un coup était suffisant. Mais la
dernière fois, il avait déjà le nez tout aplati. Il s'est vu dans le miroir et
il s'est mis à rire. Je n'ai pas pu supporter son rire. Je lui ai asséné un coup
si fort que le nez s’est détaché. Puis, tout s’est arrêté.
- Je sais, admit Thomas. Ce modèle B est vraiment basé sur une idée stupide. La
pile mécanique est logée dans son nez. C'est pourquoi on vous recommande de le
frapper là. Ainsi, à chaque coup appliqué sur le nez, vous rechargez la pile et
en théorie le mécanoïde sera toujours chargé à bloc. Sauf que si vous frappez
trop fort et que vous arrachez le nez, il n'y a plus de pile et le mécanoïde
cesse de fonctionner.
- Ah! je comprends maintenant. Soit que je le frappe ailleurs et il n'a plus
d'énergie, soit que je le frappe sur le nez et je détruis la pile. C'est un
autre de vos attrape-nigauds. Je vais écrire une lettre au service à la
clientèle pour obtenir une remise. Et j'imagine que ce nouveau modèle n'a pas ce
défaut?
Soudain le livreur parut embarrassé à son tour. Il tourna la tête et fixa
gravement la boîte de carton. Il avait l'air songeur. Plutôt que de me répondre,
il changea de sujet :
- Mais l'autre, celui que je vous avais amené le mois dernier, était bien un
modèle A, n'est-ce pas? Ce modèle est très durable. Comment en êtes-vous venu à
bout?
- En fait, je ne l'ai pas abîmé. Je l'ai simplement fait se désactiver.
- Je ne comprends pas, pourquoi avoir fait cela?
- Eh bien... Au début, je l'aimais bien. Il était plutôt confortable. Je m'en
servais comme nounours.
- Comme nounours? Vous voulez dire une sorte d'ours en peluche?
- Oui, c'est ça. Il était si douillet, que je me serrais sur lui durant la nuit
pour me réchauffer. C'était mon gros nounours.
- Et vous le frappiez aussi?
- Non. Je ne sais pas pourquoi, je n'en ressentais pas le besoin. Pourtant, il
me le demandait souvent. « Tu sembles refoulé un peu. Frappe-moi juste ici »,
disait-il, en désignant sa grosse bedaine. En fait, je savais bien qu'avec toute
la rembourrure qu'il cachait là-dedans, aucun coup ne pourrait le mettre hors
d'usage. Mais comme j'avais développé une espèce de relation affective de type
enfant-ourson avec lui, je devais probablement résister intérieurement à toute
pulsion violente contre lui.
- Mais pourquoi l'avoir désactivé alors? demanda Thomas.
- Un jour que je revenais d'une sortie, je l'ai surpris dans la chambre froide.
Il était assis par terre, au milieu de centaines de bouteilles vides. Il avait
bu toute ma provision de bière pour le mois.
- C'est pour ça que vous l'avez débranché?
- Mais non. Je lui ai dit : « Pourquoi as-tu bu toute ma bière? », et vous savez
ce qu'il m'a répondu?
- Il avait soif?
- Pas du tout. Il m'a dis : « Tu ne connais rien à la bière. Ce que tu bois est
de la merde... Enfin de la pisse... Ça ne goûte absolument rien et je voulais
juste t'empêcher de boire ce liquide infect. »
- Ça alors! C'est extraordinaire. Je l'aurais débranché moi aussi, m’assura
Thomas.
- Mais ce n'est pas là que je l'ai débranché. Je l'ai plutôt conduit à la
toilette. Il avait du mal à se traîner. Son système d'élimination artificielle
ne suffisait plus, l'intérieur était complètement inondé. Il y avait de la bière
partout dans les circuits. J'ai dû lui faire une purge et le laisser sécher
toute la nuit avec le ventre ouvert.
- Berk! C'est écœurant.
- Bah... Ça ne me dérangeait pas vraiment. Je voulais juste qu'il redevienne
fonctionnel, nounoursement parlant.
- Est-ce qu'il s'est remis?
Pas du tout. Le lendemain, il a commencé à halluciner sur la façon dont je
devais ranger mes bouteilles vides. J'avais l'habitude de les éparpiller
n'importe comment, dans le milieu de la chambre froide. Puis, lorsque je
n'arrivais plus à circuler, je ramassais le tout pour le jeter dans le recycleur
à verre.
- Je ne vois rien de dramatique là-dedans.
- Moi non plus. Pourtant, nounours m'expliqua que je devais ranger tout dans des
caisses. Il avait imaginé un système avec une caisse principale et des caisses
secondaires dérivées de la caisse principale. On remplissait les secondaires
d'abord, à moins qu'il y ait eu un emprunt à la principale, auquel cas on devait
d'abord rembourser l'emprunt et toutes sortes d'autres règles compliquées
auxquelles je ne comprenais rien.
- Mais aucun de nos modèles habituels ne se débranche. Comment l'avez-vous
désactivé?
- J'y arrive. Comme je ne comprenais rien à son système de rangement, je lui dis
qu'il devrait s'en occuper lui-même. Ce qu'il fit. Puis, un jour que j'étais un
peu plus frustré que d'habitude, il attendait à côté de moi que je finisse ma
bière pour aller ranger la bouteille. Il commençait à me taper sur les nerfs. Je
lui ai dit d'aller faire quelque chose d'autre et que j'allais moi-même ranger
ma bouteille vide. Il obéit, quoiqu’avec quelque inquiétude. Alors, lorsque
j'atteignis la chambre froide, j'ouvris les caisses pour examiner
l’intérieur. Les bouteilles étaient disposées uniformément. Dans la plupart des
caisses, il y avait exactement le même nombre de bouteilles vides, de bouteilles
pleines et de positions inoccupées. Dans les autres caisses, ces trois quantités
semblaient suivre une progression géométrique mystérieuse. Les positions
relatives des places vides suivaient une progression similaire, mais inverse à
celles des bouteilles... Lorsque j'ai vu ce travail, j'ai cru que nounours était
devenu complètement fou. Cet ordre était tellement parfait que, juste à le
regarder, il me donnait le vertige. Alors, j'ai commis le sacrilège ultime, j'ai
touché à son œuvre, je l'ai altérée.
- Vous voulez dire que vous avez tout remis en désordre comme c'était avant? En
tout cas, c'est ce que j'aurais fait, moi.
- Pas exactement. Mais quand nounours est revenu, il a ouvert les yeux tout
grands et a vu ce que j'avais fait. Son cerveau mécanoïde n'a pas pu accepter
cette altération et, dans une sorte d'automutilation psychique aussi spontanée
qu'irrépressible, il s'est désactivé tout seul.
- C'est ahurissant. J'arrive à peine à le croire. Mais qu'aviez-vous fait
exactement?
- J'avais juste remis ma bouteille vide dans la mauvaise caisse...
Thomas était tellement sous le choc qu'il semblait avoir oublié l'objet de sa
visite. Je dus le ramener à la réalité.
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