INTRODUCTION
Par Montréal et par Vaud, Michel Gallay,
récit autobiographique, Éditions Michel
Gallay
C’est en 1993 que, à la suggestion de mon médecin, je commence à décrire la
succession d’événements qui m’ont finalement forcé à prendre, deux ans plus
tard, une retraite anticipée de la fonction publique québécoise.
J’essaie, par simple défi personnel et pour stimuler un cerveau en voie
d’atrophie, d’écrire avec autant d’application que si je m’adressais à un
vaste public d’ici et d’ailleurs. Je m’efforce tant bien que mal
d’agrémenter le style volontairement aseptisé dont je me servais avec succès
dans mes communications professionnelles, en particulier avec le Conseil du
trésor. Je cherche aussi à canaliser ma fureur, si légitime qu’elle puisse
être, et à convertir en un langage convenable des cogitations qui le sont
beaucoup moins.
Je me prends à mon propre jeu. Écrire, ce n’est pas seulement un remède ;
c’est un véritable engouement, ma nouvelle drogue. Je déborde vite du cadre
étroit de mon conflit de travail et j’explique par quel étonnant concours de
circonstances, alors que je n’étais qu’un voyageur de passage, je suis entré
en 1970 dans la fonction publique du Québec et m’y suis incrusté pendant
plus de vingt ans, sans avoir aucune des aptitudes qui font un bon
fonctionnaire, à l’exception peut-être d’une passion immodérée pour la
lecture des journaux.
Je montre comment, tout au long de ma carrière de rond-de-cuir, j’ai presque
toujours accompli seul des tâches prévues pour deux personnes et même
davantage, sans pour autant que mon degré d’occupation n’atteigne jamais les
niveaux que j’avais connus auparavant dans l’industrie privée, tant en
Suisse qu’à Montréal.
Plus j’écris, plus je retrouve l’esprit combatif que mes mésaventures
avaient passablement émoussé. Je saisis à pleines mains l’occasion inespérée
qui m’est tout à coup offerte d’évoquer certaines réalités qui m’écœurent
depuis tant d’années, à savoir les organigrammes gonflés artificiellement et
les descriptions de tâches bidon qui en sont les conséquences inéluctables.
C’est à la lecture des quelques pages que je viens de pondre dans un premier
jet que je prends conscience de l’ampleur du désastre. Je me suis en effet
attaqué à l’équivalent de la quadrature du cercle en voulant décrire mon
parcours dans un milieu dont l’assoupissement est la caractéristique
dominante, sans pour autant administrer un somnifère à d’hypothétiques
lecteurs. Je décide instantanément de faire diversion : au récit des mornes
tribulations d’un petit gratte-papier helvétique au Québec, j’intègre la
narration bien moins triste de l’acclimatation trop aisée d’un touriste
bambocheur à la vie nocturne du Vieux-Québec.
En m’écartant de mon thème initial, je parviens même à faciliter ma
démonstration. Car si un globe-trotter plutôt désinvolte, ni foudre de
guerre, ni crétin congénital, ni porté à l’excès de zèle, est parvenu, sans
jamais être débordé, à accomplir seul des tâches attribuées, en théorie, à
plusieurs employés, et cela malgré une vie nocturne loin d’être celle d’un
enfant de chœur… n’y a-t-il pas anguille sous roche ? Il n’est peut-être pas
farfelu de le supposer !
J’explique aussi comment la rencontre non programmée d’une âme sœur « pure
laine » m’a incité à m’établir définitivement au Québec, le bohème un peu
bourgeois de la vieille capitale se transformant d’un jour à l’autre en
bourgeois un peu bohème de Montréal.
Le plaisir d’écrire s’accentue. Pourquoi dès lors ne pas continuer en
remontant dans le temps ? Pourquoi ne pas expliquer ma décision de quitter
la Suisse, un si beau pays ? Pourquoi ne pas exhumer quelques souvenirs de
mon enfance, du temps de mes études et des premières années de ma vie
professionnelle ? Pourquoi ne pas entonner un hymne en hommage à des parents
si admirables ? Pourquoi ne pas faire un clin d’œil à tant de bons copains
abandonnés tout au long de mes pérégrinations ? Pourquoi ne me ferais-je pas
plaisir ? Je n’écris que pour moi !
Je m’amuse enfin à parsemer mon récit de réflexions sur la politique
québécoise en décrivant ma très lente métamorphose de fervent fédéraliste
influencé par l’exemple suisse (d’avant 1968 !) en indépendantiste
inconditionnel, touché au cœur par l’incurable intolérance des Canadiens
anglais.
Je montre comment, au Québec, lorsqu’il s’agit de constitution, une porte ne
peut être qu’ouverte ou fermée. Et comment les « Anglais » ont toujours
jusqu’à présent été les grands vainqueurs, sans même combattre, de la longue
guerre débilitante, avec tous ses dogmes et tous ses interdits, que se
livrent depuis plus de trente ans deux absolutismes francophones, l’un
idéaliste, l’autre à-plat-ventriste.
Je me prends peu à peu d’une folle affection rétroactivement… pour les
Suisses alémaniques. J’envisage même de m’excuser publiquement pour les
réflexions plus ou moins tendres dont j’ai pu gratifier au cours des années
tant de copains, de collègues de travail ou d’inconnus d’outre-Sarine. Je me
donne cependant de grandes circonstances atténuantes : je ne pouvais savoir
alors à quel point ils auraient pu être pires s’ils avaient ressemblé, ne
fût-ce qu’un tout petit peu, aux Canadiens anglais.
Je peaufine mon œuvre en replaçant toutes mes aventures dans l’ordre
chronologique de leur déroulement.
Je termine ce travail en moins d’une année. Je le peaufine et le complète au
cours des trois années suivantes. J’explique en particulier pourquoi, après
avoir voté NON au référendum de 1980, je vote OUI, sans aucune hésitation, à
celui de 1995.
La publication et la distribution de ce premier livre me permettent de
reprendre contact avec plusieurs vieux copains, d’anciens camarades de
classe et collègues de travail que j’avais perdus de vue.
Je m’attaque à la deuxième version de mon livre moins de deux mois après le
décès de Céline. Je donne quelques précisions sur la manière dont nous nous
sommes rencontrés. D’un commun accord, nous avions décidé en effet de ne pas
en parler de notre vivant à tous les deux. Je résume aussi en quelques
paragraphes l’existence de Céline avant que nos chemins se croisent, soit
celle d’une jeune femme qui s’est toujours efforcée de vivre pleinement sans
jamais se laisser influencer par ses problèmes de santé.
J’apporte également quelques autres modifications au texte original.
J’avais en effet écrit les derniers chapitres comme si j’écrivais un
journal, en exprimant trop violemment ma mauvaise humeur. Avec le recul, je
résume en quelques lignes un conflit de travail de très courte durée que
j’ai depuis lors presque sorti de ma mémoire. Mes gesticulations d’alors me
semblent maintenant totalement ridicules.
J’estime toujours que le Québec s’est stupidement tiré une balle dans le
pied en votant NON au référendum de 1995 et que, pour des raisons purement
mathématiques, cette chance historique ne se présentera jamais plus. Sans
atténuer mes propos d’alors, je m’étends moins longuement sur ce qui est
maintenant pour moi une affaire complètement réglée.
Je complète mon texte en évoquant quelques souvenirs de nos plus belles
années, celles de la retraite.
Je termine, il le faut bien, par quelques lignes relatant la fin de notre
belle histoire.
Je n’ai pas plus qu’en 1998 la ridicule prétention de me prendre pour un
véritable écrivain ! Il a fallu, en effet, des circonstances très
particulières pour que je me mette à écrire. Étant donné que ce second livre
est beaucoup plus personnel que le premier, j’ai encore moins de raisons de
le mettre en vente. Je me contenterai donc à nouveau de le donner à quelques
membres de ma famille et de ma belle-famille, ainsi qu’à plusieurs amis.
J’en garderai toutefois quelques exemplaires pour tous ceux et celles dont
je mentionne le nom, pour les amies de jeunesse de Céline que, pour la
plupart, je ne connais pas, et éventuellement pour quelques résidents et
résidentes de mon immeuble.
J’exprime mes chaleureux remerciements à Marie-Eve, à Maude et à Marie pour
l’aide inestimable qu’elles ont apportée à un aîné, peu féru d’informatique
et au cerveau un peu rouillé, pour la réalisation d’un projet peut-être un
peu trop ambitieux. Un grand merci également au frangin.
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